Mes premiers cours de français à des enfants débutants, ou comment perdre l’envie de procréer

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Un samedi comme un autre. Le troisième à l’instant où je vous écris. 12h30, fin des cours. En croisant mes collègues dans le couloir, je laisse échapper un « now I am sure I never want children ! ». Traumatisée des petits monstres à deux pattes, je suis ! La raison ? La catastrophe de mon troisième cours de français langue étrangère aux mouflets marocains de 5 à 6 ans. Laissez-moi vous expliquer comment j’en suis arrivée là…


 

Il ne m’arrive pas souvent d’être démunie. Ou plutôt, de me sentir autant démunie. Depuis le début, je ne le sentais pas ce groupe. Je n’avais pas envie. Je savais d’avance que je n’avais ni la patience, ni les compétences… En début de formation, avec des enfants dont je ne parle pas la langue… You know what I mean.

Mais comme il fallait a-bso-lu-ment ouvrir les classes de français, on m’a refilé ce groupe vite-fait bien-fait. Sans vraiment me demander si je serais à l’aise. Ni sans vraiment savoir si le groupe était homogène en terme de niveau.

Pourtant, mon bien-être à l’école, on m’en avait parlé bien avant mon arrivée. C’était même un argument fort :

« Vous ne travaillerez qu’avec les niveaux avec lesquels vous serez à l’aise »

Loupé.

Je prends donc sur moi. Les difficultés ? J’en ai surmonté bien d’autres ! Alors j’essaie de faire mon travail tant bien que mal.

Là, c’est moi il y a un mois.

Seulement voilà

Dès le premier cours, je m’aperçois de grosses différences de niveaux entre les enfants. Pour faire court, disons qu’il y avait trois niveaux différents dans un seul groupe. Entre la fille qui connaissait déjà la leçon par cœur, les trois autres qui connaissaient à peu près l’alphabet et le petit dernier qui ne pigeait rien, que dalle, walou, j’étais déjà très mal partie.

Soyons clairs, la première se retrouvait dans mon groupe parce qu’elle n’aimait pas ma collègue professeur de français (on me l’avait donc refourguer sans s’inquiéter de son niveau). Le dernier parce qu’il était le neveu d’une autre collègue. Et que même s’il ne comprenait rien, « c’était bien pour lui d’écouter les cours ». Voilà globalement le tableau.

Evidemment, le cours ne se passe pas vraiment bien. Je m’étais pourtant appliqué à le baser au maximum sur le jeu. Je m’aperçois qu’alors que la fille a fini de recopier les six phrases du tableau, certains n’ont pas fini de retranscrire la première. WTF ?! Là je me dis que je vais avoir un gros, GROS, problème!

Et je ne vous parle même pas du petit bout analphabète qui ne touchait même pas le sol du haut de sa chaise. Qui m’a fixé avec un regard de merlan-frit pendant 20 minutes sans que je puisse faire quoique ce soit, puisqu’en plus il ne voulait pas parler. Un grand moment de solitude pour lui, comme pour moi.

Ça, c’est mon grand moment de solitude.

« Qu’est-ce que je vais faire de lui ? »

Voilà la question qui m’a turlupiné pendant les deux heures restantes.

Cette situation m’a mise dans un tel état que j’ai passé le week-end enfermée dans l’école à préparer mon cours pour le samedi suivant. Je me suis prise la tête pour pouvoir trouver une façon de surmonter la difficulté de la disparité du groupe. Tout ça en me disant que ce n’était quand même pas à cause de cette école que j’allais me remettre aux antidépresseurs !

Et puis avec le recul et la réflexion, il m’est apparu très clairement que je ne pouvais pas préparer une leçon de trois façons différentes pour convenir à tout le monde, et qu’il m’était impossible de faire ce qu’on m’imposait ! Et c’est là que j’ai décidé de faire ma première levée de bouclier.

Ça, c’est mon week-end à l’école.

« Appelez-moi le directeur ! »

Et Dieu sait qu’il m’en a fallu de la patience, pour pouvoir parler au directeur. Businessman, un emploi à plein temps. Lors de notre rencontre, j’essaie de lui expliquer calmement que Oui je sais que je dois me calmer mais que je ne pourrais pas si on me demande de faire l’impossible !

Et si en plus, on pouvait se mettre à faire les démarches pour ma demande de visa de travail, ça ne serait pas mal non plus. Car depuis un mois que je suis là, rien n’a été fait.

Bien évidement, tout cela, je ne l’ai pas fait sans la menace de partir très rapidement si jamais on ne me venait pas en aide. Dans ma tête, mon sac à dos était déjà prêt. Je m’imaginais déjà dans l’avion, en route vers celui que j’ai envie de retrouver.

Finalement, nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’il y avait un problème et qu’il fallait y remédier rapidement. L’ambiance de la classe n’était pas saine. La décision avait donc été prise de ne plus accepter le tout-petit-trop-petit et de s’appuyer sur la fille qui est un peu en avance pour expliquer aux autres.

Là, c’est moi qui dit au chef que je suis calme.

Surpriiiiiiiise !

Le samedi suivant, deux nouveaux élèves intègrent le groupe. Le premier vient d’arriver à l’école. Le deuxième a déjà participé aux premiers cours avec ma collègue qui sans doute ne doit pas le supporter.

En gros, on me refile la patate chaude dont personne ne veut s’occuper. Dans le social, c’était déjà un peu la même chose.

Un enfant cependant gentil qui pourrait être agréable s’il n’était pas prétentieux, égocentrique, égoïste, fils unique et issu d’une famille riche. Le profil que j’adore ! Je ne sais pas comment lui dire que tout le monde s’en fout qu’il ait une télé dans chaque pièce de sa maison. Et que de toute façon, ce n’est même pas le sujet de la leçon. Mais bon, j’essaie de me retenir de lui tirer les oreilles, surtout lorsqu’il me dit qu’il ne souhaite pas travailler parce qu’il est fatigué.

Tout cela ne serait qu’une petite anecdote, si je n’avais pas vu débarqué le tout-petit-minuscule de la semaine précédente ! Alors que l’on aurait dû prévenir la maman qu’il ne pouvait pas intégrer ce cours (comme il était convenu) c’est à moi de lui expliquer dans le couloir que le petit ne peut pas participer. Et bien sûr pendant ce temps, les autres petits monstres en profitent pour faire le bordel dans la classe. My god, aidez-moi…. 

Comme de nouveaux élèves intègrent le groupe et qu’ils sont tout timides, je me sens dans l’obligation de refaire la leçon de la semaine précédente : les présentations. Une bonne idée que j’ai eu là, car pratiquement rien n’a été retenu par ceux qui étaient présents la dernière fois. Nous parlons aussi des activités quotidiennes, mais j’ai un gros doute sur la mémorisation de tant d’informations.

Là, c’est moi qui devient dingue.

Une catastrophe de plus

De plus, le groupe est ingérable. Le petit perturbateur est intenable. Il ne sait pas rester sur sa chaise, ne veut pas travailler, veut choisir le programme. Et les autres se laissent emporter avec lui dans la spirale du gros bordel.

Je galère tellement que je me vois obligée de leur passer une vidéo de dessin animé. Une méthode sur-utilisée par ma collègue et que je ne voulais surtout pas appliquer. Encore raté.

Le cours se transforme encore une fois en garderie, et moi en animatrice. Et presque en ATSEM (agent territorial spécialisée des écoles maternelles) étant donnée la fréquence des pipis. Parce que, si dire « je m’appelle + prénom » est compliqué, « je peux aller toilettes » est apparemment largement maîtrisé.

Grâce à mon idée de génie, j’ai enfin la paix dix minutes. Temps pendant lequel les petits monstres se transforment en anges. Silence absolu dans la salle.

Le cours se termine enfin à mon grand soulagement. Parce que trois heures d’affilées de cours pour des tout-petits de 5 ans, c’est long. C’EST BIEN TROP LONG ! Même en faisant une pause de 15 minutes ! Les enfants n’apprennent rien (sauf si vous leur faites répéter leur vocabulaire pendant deux heures comme des perroquets mais je n’aime pas du tout cette méthode – on y reviendra). Ils ne sont pas concentrés. Mes collègues et moi sommes d’accord pour dire qu’il faudrait changer ça.

Là, c’est moi à la fin du cours.

L’ultime leçon avant le craquage

Une semaine passe encore, pendant laquelle je prépare des activités d’association d’images et de mots. Je charge les volontaires de préparer un Bingo des chiffres pour changer du Bingo Alphabet que j’utilise depuis deux cours déjà. Cela me prend tellement de temps que je n’ai plus le temps de mettre le nez dans mes cours du CNED.

Je télécharge aussi des épisodes de Zou le Zèbre, résignée à devenir une mauvaise animatrice-linguistique, que je suis déjà convaincue d’être.

Et là, samedi, 9h30, c’est le drame. Deux nouveaux intègrent encore le groupe. Ils ne savent pas dire leur âge et sont incapables de comprendre la leçon précédente. Encore une fois, je me vois recommencer depuis le début. Comment faire comprendre à des enfants qui ne savent pas parler et qui ont déjà loupé deux leçons? La galère !

Heureusement, j’avais prévu une activité sur la météo, thème assez simple et bien marrant lorsqu’il s’agit de dessiner des soleils au tableau.

Ça, c’est moi qui court après le temps.

La métaphore du fruit pourri

Cependant, le petit prétentieux continue à faire le clown. Et les autres se mettent eux aussi à faire n’importe quoi.

Je trouve qu’une classe c’est un peu comme un panier : s’il y a un fruit pourri, il contamine tout le reste. Et honnêtement, j’ai largement pu vérifier cette métaphore.

L’heure de terminer le cours arrive enfin. Je tente un dernier sursaut de discipline. Je me mets devant la porte pour la bloquer, exige que toutes les chaises soient rangées, que le petit diable ramasse le gâteau qu’il a mis par terre pendant la pause, et que tout le monde se range par deux avant de descendre rejoindre leurs parents qui les attendent fébrilement avec une seule question en tête : « ça y est mon petit parle français ?! »

Là encore, échec de l’opération, puisqu’une de mes collègues arrive devant la porte, la force pour m’obliger à lui ouvrir et fout en l’air tous les efforts que je venais de faire pour me faire respecter. Les petits s’échappent comme une envolée de moineaux… Bien bien bien.

Là, c’est mon autorité qui prend un coup.

La coupe est pleine

Face à cet échec, j’ai bien du mal à retenir mes larmes de colère devant les parents qui veulent savoir si leur progéniture est devenu un génie en français.

J’ai envie de leur hurler dessus que « Non votre enfant n’est pas un ange, c’est un monstre ! ». Et que je ne suis pas dompteuse mais professeur de français. Et que l’école ce n’est pas une garderie, et que si votre fils ne sait pas se tenir, emmenez-le plutôt au zoo !

Encore une fois, j’ai envie de partir. Mais non, je prends sur moi et je reste encore une fois tout le week-end enfermée dans l’école…

Là, c’est moi devant les parents.

Voilà, c’est comme ça que j’en suis arrivée là

Et pour vous dire sincèrement, je n’en peux plus. Certaines de mes collègues comprennent mes difficultés, mais personne ne peut vraiment m’aider.

A l’heure où je vous écris, j’ai encore envie de faire mon sac à dos. Je perds confiance en moi de semaine en semaine. Je suis bien consciente que je ne suis pas compétente pour gérer ce groupe d’enfants, mais me faire remplacer c’est clairement l’avouer.

Je suis donc complètement en panique à l’idée que samedi, c’est déjà dans quelques jours. Et que je n’ai encore rien prévu. Rien que de penser à la nouvelle catastrophe qui se prépare, j’ai le palpitant qui s’emballe. Vite, mes anxiolytiques ! 

Pour être tout à fait honnête, puisque personne ne me vient en aide, l’idée de leur passer des vidéos pendant deux heures m’a traversé l’esprit.

Mais je n’ai pas envie de devenir ce que je ne voulais surtout pas être.

Ça, c’est moi qui pense à samedi.

Pas d’accord avec la méthode

Je pense pourtant ne pas être sans réflexion. J’essaie de chercher des activités simples et me suis résolue à l’idée de leur apprendre le français. Ils sont bien trop jeunes et la « méthode perroquet » ne me va pas du tout. J’envisage donc d’appeler mon cours « Initiation au français » basé sur des activités du type Montessori. Avec lequel l’enfant apprend par lui-même et à son rythme. En attendant de passer mon module « enseigner le français aux enfants », qui j’espère m’apportera les compétences nécessaires pour gérer ce type de groupe.

Le problème, c’est qu’il me reste encore à savoir quoi faire avec la petite qui a déjà un meilleur niveau. Il me semble évident que ce « cours » n’est pas adapté et qu’elle devrait peut-être changer de groupe, mais cela ne semble pas être de mon ressort.


Alors, des solutions me seront-elles proposées ? Une aide me sera-t-elle apportée ? Et surtout, trouverais-je la force de supporter une telle pression alors que mon but était initialement d’avoir une vie simple et sans angoisse ? Vous le saurez au prochain épisode. 

En attendant, je signe ce billet d’une pointe de larme et vous dis pour changer :

Gardez l’espoir ouvert sur le monde.

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One thought on “Mes premiers cours de français à des enfants débutants, ou comment perdre l’envie de procréer

  1. J’ai beaucoup aimé ce billet et les illustrations m’ont beaucoup fait rigoler.

    Étant moi-même prof de FLE, je comprends parfaitement les difficultés auxquelles tu fais face.

    Inutile de dire que j’attends la suite, impatiemment

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