À la découverte du kinbaku, l’art du cordage japonais

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Une tentative de réhabilitation de la pratique en tant qu’art à part entière

La pratique du kinbaku, mot japonais qui signifie « lié de manière serrée », déferle sur l’Europe. Cet art méconnu, trop souvent assimilé au BDSM*, intrigue et fait parler de lui. Ses adeptes y voient un art très esthétique mettant en valeur le corps et permettant de se libérer psychiquement. Ses détracteurs y voient une pratique humiliante, voire dégradante, essentiellement liée à une mouvance masochiste. Tentative de réhabilitation de la pratique comme art en tant que tel.


Shibari ou kinbaku ?

Le Kinbaku ou Shibari est l’art traditionnel japonais qui consiste à nouer et attacher de manière esthétique et raffinée. Certains parlent de kinbaku, d’autres de shibari. Mettons-nous d’accord sur les termes avant de commencer.

Personnellement, le mot shibari est le premier que j’ai appris et utilisé. Pour cette raison, et aussi parce que je préfère cette sonorité à « kin-ba-ku », je l’utilise à tort. En effet, selon le site Lyon Shibari (association lyonnaise spécialisée dans cette pratique),

« Le terme shibari (縛り) signifie  « attaché, lié ». Il est utilisé au Japon pour décrire l’art de ficeler les colis. Il est plus juste de parler de kinbaku (緊縛) qui signifie« lié de manière serrée » pour parler de bondage ou d’attache de personnes. »

⇒ En d’autres termes, nous parlerons ici du kinbaku comme une technique de bondage qui, dénuée de connotation sexuelle, met le corps au service de l’art.

#ropes by @Shin_Nawakiri by Touchwood on 500px.com
Une performance habillée, dépourvue de caractère sexuel. Photo : #ropes by @Shin_Nawakiri by Touchwood on 500px.com ».

L’hojojutsu, ou l’art de ligoter ses ennemis

Des règles anciennes

L’ancêtre du kinbaku, le hojojutsu, créé par les Samouraïs au XVème siècle, avait à l’origine un tout autre objet que l’aspect érotique qu’on lui prête volontiers aujourd’hui. En effet, c’est par cette technique que les malfaiteurs étaient ligotés. Et pas forcément torturés. L’ennemi était capturé à l’aide de cordes courtes, puis emmené vers ses geôles où il était ligoté d’une autre manière. Ce ligotage (dont les nœuds) devait permettre de lire son rang social et le crime qu’il avait commis. L’âge, le sexe et la profession de la victime étaient aussi déterminants pour les techniques de ligotage utilisées.

Quatre règles précises étaient imposées dans cette pratique :

  • le prisonnier ne devait pas pouvoir se détacher,
  • le ligotage ne devait entraîner ni dommage physique ni dommage mental,
  • la technique avec laquelle le prisonnier était attaché devait rester secrète,
  • le ligotage devait être esthétique.

L’émergence d’une nouvelle forme d’hojujustu

La pratique de l’hojojutsu a disparu avec les Samouraïs. A partir des années 1900, le kinbaku a émergé sous sa forme actuelle, mis en avant par différents artistes japonais qui ont défrayés la chronique et affronté la censure. Comme Ito Seiu, artiste considéré comme le père du kinbaku moderne, bien que ces œuvres aient été en grande partie détruites pendant la seconde guerre mondiale.

Dans les années 1950, le kinbaku va se populariser au Japon, notamment grâce à différentes revues, érotiques ou non. Parallèlement, cette pratique est « importée » aux Etats-Unis par différents photographes érotiques qui vont jouer un rôle central dans sa popularisation.

Depuis, des générations de cordeurs ont permis au shibari/kinbaku de se développer au Japon, puis partout dans le monde.  En Europe et au Etats-Unis, la pratique s’est immiscée dans les milieux BDSM (Bondage et Discipline, Domination et Soumission, Sadisme et Masochisme.).

Losing my soul by Rebeca Saray on 500px.com
Une influence résolument japonaise. Photo #losingmysoul by Rebeca Saray on 500px.com

Des liens étroits entre BDSM et kinbaku

Certes, la pratique répond parfaitement au sigle cité précédemment. C’est en effet une forme de bondage si l’on s’en réfère à la définition de Wikipédia :

« une pratique sexuelle sadomasochiste qui consiste à ligoter son partenaire dans le cadre d’une relation de soumis/domination.« 

Le kinbaku peut aussi suggérer une relation de domination et de soumission entre les deux protagonistes si l’on considère l’attaché comme totalement inactif. Par définition, la pratique suggère bien une forme d’immobilité, mais ce dernier ne reste cependant pas sans avoir son mot à dire (cf. la dernière partie de cet article).

Concernant le sadisme et le masochisme, il est vrai que cette pratique peut être utilisée à ces fins, non sans risque comme le montre cet article de presse qui arrive, quand même, en deuxième position de la recherche Google : le shibari, jeu érotique mortel, Le Point.

⇒ Cette assimilation un peu trop systématique au BDSM a, à mon sens, tendance à vider cette pratique de toute sa substance artistique.

De l’art, j’étouffe, de l’art !

Le kinbaku, ou le corps au service de l’art.

Heureusement, plusieurs artistes talentueux aident aujourd’hui à la réhabilitation du kinbaku en tant qu’art avant tout. Parmi eux, et de loin mon préféré, Garth Knight, nous montre la complexité de la pratique et la beauté du corps mis en scène comme dans ce superbe cliché :

Kesia (ii) from the Enchanted Forest 2012 by Garth Knight, reproduit avec son aimable autorisation.

On voit ici un art avant tout esthétique, qui utilise le corps pour créer une figure ligotée harmonieusement. L’attention n’est d’ailleurs pas focalisée sur le sujet humain. Celui-ci fait en effet partie intégrante d’une sculpture de cordes. Bien que le corps nu soit encordé, il n’est pas évoqué ici comme un objet de désir. Il est selon moi vecteur d’une puissante symbolique. Vous pourrez observer d’autres œuvres similaires sur le site web de Garth Knight, qui décline son travail en somptueuses séries à tendance parfois psychédélique.

Le kinbaku est aussi un art acrobatique qui immobilise le corps. Il lui enlève son autonomie et le positionne habilement dans l’espace telle une figure acrobatique, comme le fait ici Boris Umitbaev :

Shibari by Anna Anhen on 500px.com
modèle : Irina Neznamova, master shibari : Boris Umitbaev Photo #shibari by Anna Anhen on 500px.com

Certains modèles affirment aussi que le kinbaku est un art méditatif. Il les amène, une fois le corps immobilisé et ligoté subtilement, à ressentir physiquement ces entraves corporelles comme des entraves psychiques. Ne leur laissant que le choix de se laisser aller et de se détendre. Il demande une concentration de l’attaché, mais aussi de l’attacheur qui doit rester vigilant à ces nœuds et aux règles de sécurité.

L’idée de la performance sportive

Enfin le kinbaku peut aussi être envisager comme un sport. Une séance de kinbaku, en l’immobilisant, met le corps en efforts. Le modèle doit en effet pouvoir rester un certain moment dans une même position. Parfois, les membres sont étirés ou mis dans une position qui n’est pas naturelle. La pratique peut être ajustée à un sport en particulier, notamment la gym et la danse. Nous voyons ici un exemple d’acro shibari :

Shibari Acro - Floating Paschi by Justin Bench - 1 Take Wonders on 500px.com
Deux acrobates explorant le kinbaku. Photo : #shibariacro Floating Paschi by Justin Bench – 1 Take Wonders on 500px.com

Dans tous les cas, la pratique du kinkabu suggère une relation modèle (celui qui se fait ligoter)/cordeur (celui qui encorde) basée sur la confiance. Le cordeur doit être à l’écoute du modèle afin de ne pas le blesser physiquement ou psychiquement.

⇒ Dans son sens artistique, le kinbaku est donc à envisager avant tout comme une performance. Surtout lorsqu’il est poussé dans son extrême. 

Shibari by Vladimír Takáč on 500px.com
Une pratique qui s’approche du sport extrême. Photo : #Shibari by Vladimír Takáč on 500px.com

Des associations pour promouvoir l’art de la corde et l’épanouissement de soi

Afin de porter le kinbaku en tant qu’art et de « démocratiser » la pratique, des associations fleurissent partout en France.

Une sorte de charte a par ailleurs été créée par différentes associations de shibari/kinbaku afin de sensibiliser le public à la question de la sécurité lors de la pratique. Confiance, Consentement, Communication, Conscience sont les quatre mots clés de la pratique du shibari. Vous pourrez retrouver ici plus d’explications: Les 4 C du Shibari.

Loin des milieux glauques et sombres des milieux SM, ces associations proposent des espaces de rencontre, d’initiation et d’apprentissage de la pratique dans le respect de l’autre. Sur son site, l’association Lyon Shibari prévient :

« L’association n’est pas une agence matrimoniale, ni un club libertin. La prédation sexuelle et les comportements douteux y sont exclus.« 

Ici, le kinbaku est envisagé comme un cheminement intérieur :

« La pratique de la corde est un cheminement qui mène à l’épanouissement. Les routes menant à cet épanouissement sont donc propres à chacun. Pour favoriser cela, l’association est ouverte aux différents styles de Shibari pour que chacun puisse étudier, chercher, trouver et avancer selon son propre nawa do (du japonais nawa = cordes, do = cheminement d’éveil). »

B/W Shibari Art with Flowers by Nadiia Volkova on 500px.com
Le « Zen », une source d’inspiration pour le kinbaku. Photo : #B/W Shibari Art with Flowers by Nadiia Volkova on 500px.com

⇒ Loin des clichés sexuels, le kinbaku trouve peu à peu sa place en tant qu’art.
Tout dépend au final de la façon de le considérer. Pratique sexuelle, jeu érotique, performance artistique, le champs des possibilités est aussi vaste que l’imagination humaine. 

Il est pour moi intéressant à exploiter car il peut s’adapter à beaucoup de supports : photographie, sculpture, peinture, habillement… J’espère que cet article vous aura aidé à vous faire un avis sur le sujet. Oserez-vous sauter le pas ? Après tout, à chacun son shibari !


*Le sigle BDSM désigne une forme d’échange sexuel contractuel utilisant la douleur, la contrainte, l’humiliation ou la mise en scène de divers fantasmes dans un but érogène.

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